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Article Le Monde 15-11-30

Le pactole du réchauffement climatique Quelles sont les entreprises qui vont tirer profit du réchauffement climatique ? La question hérisse encore. « Le jeu des gagnants et des perdants n’est pas la meilleure façon d’intervenir. Ce serait trop donner de grain à moudre aux climatosceptiques », avance Patrice Geoffron, économiste, professeur à l’université Paris-Dauphine et directeur du Centre de géopolitique de l’énergie et des matières premières.

LE MONDE ECONOMIE | 30.11.2015 à 11h25• Mis à jour le30.11.2015 à 11h41 |Par Juliette Garnier

Dernier jour de vendanges, le 9 novembre, au domaine de Denbies Wine Estate, au Royaume-Uni, qui produit des vins blancs et des vins effervescents. Eric TSCHAEN/REA
Tous les experts veulent combattre l’idée que la lutte contre ce dérèglement seraient une chance à saisir pour nombre de sociétés. « Les inconvénients économiques seront toujours plus nombreux que les avantages », note M. Geoffron. « Les conséquences du réchauffement dépendront du temps et du lieu et surtout des émissions à venir qui ne sont pas prévisibles. Une même activité peut donc gagner ici et maintenant et perdre là et plus tard », théorise l’ingénieur conseil Jean-Marc Jancovici.
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De fait, dans les comités de direction, les tableaux de bord réchauffement climatique sont encore rares. « Son impact sur notre chiffre d’affaires n’est pas un mouvement violent et rapide », explique Fabrice Didier, directeur marketing de Saint-Gobain, spécialiste de l’isolation thermique. Il s’en félicite, puisque « le secteur industriel préfère les mouvements de fond pour adapter son outil de production ».
Pourtant, le monde des affaires a changé d’état d’esprit. Une prise de conscience s’opère, selon Frédéric Samama, directeur adjoint des entités souveraines chez Amundi. « De grandes voix se sont élevées pour placer le débat du réchauffement climatique sur le terrain économique », observe-t-il.

Des milliers de milliards à investir
De fait, la finance commence à se mobiliser. « L’ingénierie financière, c’est le nerf de la guerre », note M. Geoffron. Les capitaux doivent affluer pour servir la bonne cause de la chasse au CO2. Les travaux entrepris par sir Nicholas Stern, économiste britannique, et Felipe Calderon, ancien président du Mexique, pour chiffrer la réallocation des capitaux qu’exige la limitation du réchauffement climatique à 2 degrés font référence, depuis leur publication en 2014.
« L’industrie de l’énergie fossile (hors gaz) perdrait 6 000 milliards de dollars [5 660 milliards d’euros] d’investissements d’ici à 2030. Les énergies renouvelables en gagneraient 5 000. Et le secteur de l’efficacité énergétique (bâtiment, transport , etc.) verrait ses investissements croître de 9 000 », énumère M. Geoffron. Une manière de flécher les gagnants de la transition.
En France aussi, la machine à investissement s’est mise en marche. Crédit agricole a d’ores et déjà financé 340 parcs éoliens. Sa filiale, Amundi, multiplie ses prises de participation dans l’industrie bas carbone.

La banque néerlandaise ABN Amro en est également. En Bourse, les projets d’entreprises qui relèvent des énergies renouvelables sont plébiscités.
Le risque de catastrophe naturelle qu’entraîne le réchauffement climatique peut-il aussi être une opportunité à saisir ? Sans faire preuve de cynisme, force est de constater que oui.
En 2014, la petite société McPhy en a profité à plein. A la grande surprise de Pascal Mauberger, son PDG. Lors de son introduction en mars 2014 à la Bourse de Paris, cette start-up spécialisée dans la compression de l’hydrogène et son stockage a fait tourner les têtes des investisseurs. « L’action a été sursouscrite dix fois », raconte M. Mauberger. McPhy obtient 32 millions d’euros d’argent frais alors qu’il en espérait 25.
Cette appétence se manifeste aussi sur les réseaux alternatifs de financement. Le Groupe CEM vient ainsi de boucler le financement de sa centrale hydroélectrique en Ariège. Cette société familiale a fait appel au site de financement participatif Bulb in Town. En un mois de temps seulement, elle a obtenu le million d’euros qui lui manquait.

Un plan pour le BTP
L’argent afflue donc, et l’activité se développe. Toyota va doubler ses ventes de véhicules hybrides en cinq ans en Europe pour atteindre 400 000 exemplaires en 2020. Et la France se couvre de panneaux photovoltaïques et d’éoliennes. Le secteur éolien a vu ses effectifs croître de 15 % depuis 2013 dans l’Hexagone. Mais le rythme de croissance de certaines activités paraît encore bien lent.
C’est notamment le cas dans l’industrie de l’efficacité énergétique. Sur le papier, le potentiel du marché de la laine de verre, du vitrage isolant et de la régulation à distance du chauffage est énorme. En France, « des dizaines de millions de logements » sont à rénover, se réjouit Saint-Gobain. Le spécialiste français des isolants multiplie les innovations. Ce sera pour se mettre en conformité avec les normes de la réglementation thermique 2020, applicable aux bâtiments neufs à énergie passive.
Le distributeur de produits électriques Rexel se place également. « La croissance du marché mondial est de l’ordre 15 à 20 % par an », chiffre son PDG, Rudy Provoost. La société entend doubler son chiffre d’affaires sur le marché de l’efficacité énergétique entre 2011 et 2020. Aux fabricants et distributeurs de matériaux plus performants s’ajoutent « les spécialistes de l’optimisation énergétique des bâtiments existants de type Cofely, filiale d’Engie, ou Dalkia, filiale d’EDF », note Arnaud Leroi, associé chez Bain & Company, spécialiste des services aux collectivités locales.
Lors de son introduction en mars 2014 à la Bourse de Paris, l’action de la petite société McPhy, start-up spécialisée dans la compression de l’hydrogène et son stockage, a été sursouscrite dix fois
Tous oeuvrent pour l’adoption de solutions de pilotage intelligentes de la consommation des bâtiments. Ils espèrent ainsi voir décoller les volumes de ventes, réduire les coûts de fabrication et accélérer la démocratisation de produits jugés encore trop chers. « A la manière de l’ABS qui a d’abord équipé les voitures de luxe avant de se généraliser », ajoute M. Didier, de Saint-Gobain.
Chacun attend de pied ferme la publication des décrets d’application de la loi de transition énergétique pour une croissance verte adoptée en août. Il faudrait une loi Malraux du thermique en France, plaide ainsi Pierre-André de Chalendar, PDG de Saint-Gobain. C’est-à-dire une fiscalité qui inciterait les propriétaires à intervenir sur leur bien. Sinon, « au rythme actuel, cela va nous prendre un siècle pour rénover le résidentiel ! », s’agace M. Provoost, numéro un de Rexel.
En 2012, François Hollande avait fixé l’objectif de moderniser « 500 000 logements par an » d’ici à 2017. Malgré des crédits d’impôts accordés aux propriétaires, « nous n’en sommes qu’à un tiers de ce chiffre », observe M. Geoffron. Tout serait trop lent. Alors que ces chantiers de rénovation pourraient relancer un secteur du BTP empêtré dans la crise depuis 2008. « Des mécanismes plus efficaces permettraient de créer de la croissance et des emplois », plaide M. Provoost.

Une planche de salut
La lutte contre le gaspillage énergétique et l’adoption de nouvelles réglementations peuvent aussi être une planche de salut en temps de crise. Deret en a fait l’expérience. Sans le véhicule électrique, « c’est bien simple, Deret n’existerait plus », assure son directeur administratif, Patrick Maillet.
En 2008, le transporteur français se dote d’une flotte de véhicules pour décrocher un appel d’offres de Sephora. En ville, l’enseigne veut être livrée tôt le matin, par des véhicules propres. La Ville de Paris réfléchit alors à l’imposer à tous. Qu’à cela ne tienne : Deret prend le virage du véhicule électrique, puis du moteur hybride. Aujourd’hui, cette activité de transport « propre » représente 80 % de son activité.
La lutte contre le gaspillage énergétique et l’adoption de nouvelles réglementations peuvent être une planche de salut en temps de crise
Le développement de l’activité est aussi ce qu’a obtenu Lacroix Sofrel, leader des produits de télégestion des réseaux d’eau, à la faveur de réglementations contraignantes. Dernière en date : le Grenelle de l’environnement. En 2012, un décret impose aux réseaux d’eau d’atteindre un taux de rendement de 85 %. En clair, les fuites ne peuvent dépasser le seuil de 15 % du débit.
Dès lors, les collectivités locales s’équipent à tout-va de boîtiers et de systèmes de monitoring pour mesurer le débit. « Une eau perdue est une eau non facturée. Et autant d’énergie gâchée pour la pomper et l’acheminer », plaide Roland Crambert, directeur marketing de Lacroix Sofrel. La mesure suffit à emballer les ventes de ce fabricant et à le faire connaître à l’étranger : il équipe désormais nombre de pays qui dessalent l’eau de mer, dont l’Arabie saoudite. « Cela nous a ouvert de nouvelles portes », juge M. Crambert.

Une chance pour certains
Le risque de catastrophe naturelle qu’entraîne le réchauffement climatique peut-il aussi être une opportunité à saisir ? Sans faire preuve de cynisme, force est de constater que oui. La compagnie d’assurances Axa vient de publier une étude réalisée par le cabinet Penn Schoen Berland auprès de 1 104 dirigeants de PME dans une dizaine de pays. Les résultats sont édifiants : seules 26 % d’entre elles sont dotées d’un plan anticatastrophe, bien que 59 % aient déjà été affectées par le changement climatique. Dès lors, Axa peut espérer récupérer de nouveaux clients en soulevant le risque de catastrophe naturelle.
C’est le cas aussi dans le BTP. Depuis l’ouragan Katrina (2005) aux Etats-Unis, les inondations dues à la tempête Xynthia en France (2010) et le tsunami au Japon (2011), Arcadis, spécialiste néerlandais des infrastructures, est désormais davantage sollicité par des clients privés pour « se prémunir des risques de montée des eaux », convient Philippe Autuori, directeur de la division infrastructure pour la France.
La hausse des polices d’assurance inciterait, par exemple, les industriels à évaluer les risques climatiques et à protéger leurs plates-formes logistiques, usines et autres actifs, de tout risque d’inondation. A Dunkerque, Arcadis a ainsi rehaussé les digues de protection du terminal méthanier en cours de construction par le groupe EDF à côté de la centrale nucléaire de Gravelines. A Calais, les digues du port ont été calibrées pour résister à la montée des eaux prévue sur les cent prochaines années.
A plus petite échelle, à Toulouse, Arcadis a aussi décroché le chantier de protection des rives de la Garonne. Toutefois, « le marché des travaux publics demeure décroissant depuis deux ans », note M. Autuori, comme pour nuancer tout réel emballement. Les gagnants du changement climatique entendent rester modestes.

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Philippe Autuori

Directeur de l'activité Infrastructure +33 1 46 23 77 77 Posez-nous votre question

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