• Point de vue

Pour contrecarrer l’obsolescence programmée de nos villes

A l’heure du dérèglement climatique, d’une biodiversité mise à mal et d’une mondialisation échevelée, la crise sanitaire Covid-19 nous permet d’entrevoir un nouveau chemin possible pour nos villes, et même indispensable si nous ne voulons pas que cette crise sanitaire en appelle d’autres.

Nicolas Ledoux

Président Posez-nous votre question

La crise sanitaire Covid-19 est révélatrice d’un modèle de développement à bout de souffle par la pression qu’il exerce sur les milieux naturels, par la démultiplication absurde des échanges de personnes et de marchandises d’un bout à l’autre de la planète et par l’hyper-concentration des populations en zones urbaines. Alors que devons-nous faire une fois la crise passée ? Devons-nous redémarrer au plus vite nos activités pour rattraper le retard pris et limiter l’impact économique ? Ou devons-nous prendre le temps de tirer les leçons et d’identifier de nouvelles opportunités, comme le suggère Winston Churchill dans sa maxime « Never waste a good crisis » ?

La crise du Covid-19 est une chance… pour agir véritablement pour le climat et l’environnement, et pour inventer un nouveau modèle de développement plus sobre, plus raisonné

Le coup d’arrêt brutal qu’a engendré cette épidémie sur l’économie mondiale a permis de révéler le formidable potentiel de réversibilité de l’environnement. Après seulement deux semaines de confinement, la nature reprend peu à peu ses droits : les eaux de nos canaux et de nos mers n’ont jamais été aussi claires, nous redécouvrons la faune dans nos villes et nous observons une chute spectaculaire des taux de pollution de l’air et sonore. Alors que de nombreuses études montrent un lien direct entre apparition de nouveaux virus tel le Covid-19 et perte de biodiversité, ce petit regain symbolique de l’environnement auquel nous assistons est la preuve que nous pouvons agir pour le climat et l’environnement, et reconstruire les barrières naturelles qui sont censées protéger l’espèce humaine (au sommet de la chaîne alimentaire et récipiendaire final de toutes les formes de pollutions des milieux).

Bien sûr, le confinement et l’arrêt complet de l’économie ne sont pas des réponses soutenables au dérèglement climatique. Mais alors que pouvons-nous faire pour baisser de manière soutenue nos émissions carbones et développer une économie bas carbone?

En tant que concepteurs et bâtisseurs du cadre de vie urbain, nous avons un rôle important à jouer pour requestionner les modes de construction et d’approvisionnement des chantiers de construction, et pour repenser les mix énergétiques dans tous les projets que nous concevons. L’effondrement de la consommation électrique de ces dernières semaines, et de facto des prix de l’énergie (l’électricité comme le pétrole connaissent des prix négatifs), nous montrent également qu’une économie mondiale plus sobre sur la question énergétique est possible.

Cette situation que nous vivons doit aussi nous interpeller sur la manière de travailler au plus près de nos territoires et d’être nous-mêmes plus modérés dans nos propres échanges commerciaux et de personnes. Cette crise donne ainsi une formidable occasion de tester de nouveaux modèles d’organisation de nos entreprises qui génèrent moins de déplacements. « Think global, act local » n’a jamais fait autant de sens qu’aujourd’hui.

La crise du Covid-19 est une chance… pour repenser nos écosystèmes urbains

Les grandes épidémies de choléra et de peste notamment, qui ont fait naître le mouvement hygiéniste, ont été l’opportunité de structurer l’urbanisme contemporain. Pour sortir de la ville médiévale réputée sale et source d’épidémies, la conception des logements et des avenues a été repensée, et les grands réseaux d’alimentation en eau potable et d’assainissement ont été réalisés. Cette nouvelle crise est une occasion rêvée de repenser nos modèles de planification urbaine. Nos villes telles que conçues et construites aujourd’hui permettent-elles véritablement de protéger leurs habitants des crises sanitaires ? Si c’est le cas, pourquoi les populations des centres urbains fuient-elles à la campagne dès qu’elles en ont les moyens ou l’opportunité?

Nos modèles urbains traditionnels portent en eux une forme d’obsolescence programmée en poussant toujours plus à la densification et en générant paradoxalement des délaissés structurels qui deviennent extrêmement visibles en cette période de confinement. Bien que la ville dense ait une empreinte carbone moindre que la ville étalée qui artificialise plus de sols, l’hyper-concentration des populations et des usages qu’elle engendre atteint ses limites dans le cas d’une crise sanitaire. Quel équilibre est-il possible de trouver entre la logique de densification plus vertueuse d’un point de vue environnemental, et la logique de la distanciation physique, qui limite de fait la propagation de virus et de bactéries?

A l’aune de cette crise, il est intéressant de regarder la manière dont on aménage les villes et dont on pense les différents usages de l’espace public. Cette crise sanitaire a notamment créé des quartiers fantômes dans les villes, à l’instar de La Défense ou du quartier central des affaires de Paris. Alors que des populations se retrouvent confinées à plusieurs souvent dans des espaces exigus, comment imaginer que l’on puisse avoir des pans entiers de ville qui ne servent plus à rien?

Cette crise met crûment en exergue l’échec d’une approche monofonctionnelle et d’hyperspécialisation de certains espaces dans la ville, et souligne l’intérêt d’une mixité d’usages à l’échelle de l’îlot mais aussi de l’immeuble. On s’entreprend alors à rêver d’une utilisation temporaire et résiliente des millions de m2 de bureaux actuellement inoccupés, et dont la conception est devenue de facto obsolète, tant en termes d’open space, de partage des espaces de travail et de détente, de gestion des systèmes de ventilation, d’organisation des circulations verticales (l’ascenseur en mode distancé…), etc.

Préparer l’après-Covid-19 suppose ainsi de saisir toutes les opportunités de requestionnement qu’offre cette crise, à l’opposé du « business as usual ». La relocalisation de nos activités industrielles ; la réduction drastique de nos déplacements professionnels et de loisirs à travers le monde ; la priorité donnée aux circuits courts d’approvisionnement et au réemploi dans tous les secteurs, et en particulier celui de la construction ; le développement de la biodiversité en ville pour renforcer nos écosystèmes urbains ; la réversibilité et la mutabilité des infrastructures et des bâtiments que nous concevons ; et la généralisation d’un modèle de développement plus sobre en énergie et en carbone. Autant de pistes à creuser pour requestionner nos modèles urbains en profondeur, et réellement concrétiser une stratégie de résilience urbaine pour chacune de nos villes, car la crise climatique qui s’accélère, tue et impacte d’ores et déjà bien plus de personnes que la pandémie actuelle.

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Nicolas Ledoux

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